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Journal d’une invasion

Guerre en Ukraine : « Journal d’une invasion » d’Andreï Kourkov

Le Nouvel An en Ukraine avant la guerre

Kourkov commence le « Journal d’une invasion » le 29 décembre 2021 de la manière suivante :

« Adieu Delta ! Bonjour Omicron ! Voilà l’état d’esprit dans lequel l’Ukraine aborde le nouvel an  à l’unisson de l’Europe et du monde. Avoir des valeurs et des ennemis communs. Mais l’Ukraine ne serait pas l’Ukraine si l’ambiance des fêtes de fin d’années n’était encore rehaussée par quelque décision politique aussi flamboyante que chaotique. L’État et sa « fanfare », le gouvernement, tirent des salves de nouvelles lois comme autant de feux d’artifice, et les citoyens n’ont plus qu’à lever le nez au ciel pour contempler avec stupeur ce fascinant spectacle. »,

« Les Ukrainiens ne manquent jamais de motifs de discussion, de débat ou de désaccord. Quand le ministère de la Défense a voulu soumettre au recensement militaire presque toutes les femmes âgées de 18 à 60 ans, l’éventualité d’une guerre contre la Russie a resurgi avec d’autant plus d’acuité, s’invitant à toutes les tables. C’était visiblement la seule chose à même de raviver la peur de la guerre chez les Ukrainiens : ils en étaient déjà complétement lassés ».

Devant la levée de boucliers suscitée par ce décret, le ministère de la Défense a dû reculer et a finalement cantonné l’obligation de recensement aux femmes qui travaillent dans le secteur médical et pharmaceutique, précise la traductrice dans une note en bas de page.

La guerre vue de l’intérieur du pays

Cette première page montre que tout se discute tout le temps en Ukraine, avant la guerre comme après son début. Même un décret du ministère de la Défense. Et ces discussions ne restent pas lettre morte. Le gouvernement recule. Alors que les médias occidentaux nous renvoient quasi quotidiennement ce que fait et dit le président Volodymyr Zelensky comme si le pays parlait d’une seule voix. Or de nombreux partis politiques coexistent en Ukraine, des pro-européens aux ultranationalistes ukrainiens, des pro-russes aux ultra-libéraux encore aujourd’hui.

On l’a compris, l’intérêt majeur du « Journal d’une invasion », est la vision d’Andreï Kourkov, écrivain de 62 ans, qui vit en Ukraine depuis l’âge de 2 ans. Il décrit de l’intérieur ce qui s’y passe. Sa perspective est celle du temps long, très différente de celle des médias des pays européens et occidentaux qui ont, de fait, une vision plus ponctuelle des évènements. Même si leurs envoyés spéciaux sont présents sur le terrain et y font du bon boulot.

Début 2022, rien n’est encore certain

Au début de l’année 2022, les Ukrainiens sentent que la guerre est proche mais chacun tente de se rassurer. Quand, dans un café, un des amis de Koukov lui demande s’il pense que la guerre va avoir lieu, il lui répond : « J’espère que non » et l’ami lui répond avec tristesse : « Moi, je pense que si. Mais il n’entreront pas dans Kharkiv. Ils n’attaqueront pas la ville ». Le café, d’ordinaire excellent dans ce bar, a un goût amer ». Quand, quelques jours plus tard, un autre ami affirme qu’il n’y aura pas la guerre, Kourkov lui demande : « Comment le sais-tu ? », celui-ci lui répond : « Poutine a peur ! À la télévision, ils montrent tous les jours des avions pleins d’armes qui atterrissent à Kiev depuis l’Angleterre ou l’Amérique ! » « Au contraire, lui rétorque Kourkov. Cela pourrait l’inciter à attaquer d’autant plus vite, pour qu’ils aient moins le temps de renflouer nos stocks d’armes »

Mais les armes parlent déjà dans la rue

Kourkov et sa femme habitent en plein centre de Kiev. En février 2022, elle rentre à la maison dans tous ses états. Une fusillade a opposé des policiers, des ambulances et un jeune homme qui gît dans son sang, sur le trottoir. Elle pense qu’il est mort. À côté de lui, un homme crie dans un micro. Tout ça près d’un bureau de change, situé entre le siège de la police municipale et le siège des Services secrets de sécurité ukrainiens (SBU).

Kourkov mène l’enquête. Une rixe a éclaté entre une trentaine de personnes, dont beaucoup en tenue de camouflage. L’une a fini par tirer. Quatorze personnes impliquées ont été arrêtées. Onze ont été relâchées et trois placées en garde à vue. Toutes étaient membres d’organisations patriotiques, dont plusieurs étaient des vétérans de la guerre dans le Donbass. Ils manifestaient devant le bureau de change pour la deuxième fois. D’après eux, la société responsable de ces bureaux de change finance le mouvement séparatiste à Donetsk et à Louansk. Les gardiens du bureau de change appelés à la rescousse étaient armés de mitrailleuses. Les activistes étaient armés de fusils de chasse chargés. En Ukraine, 700’000 membres de l’Union des chasseurs détiennent chez eux 4 millions d’armes à feu. Et ce ne sont que les armes officiellement déclarées, précise Kourkov. Les deux parties ont tiré en l’air en guise d’avertissement, causant une grande panique. Et le type, que sa femme avait cru mort, était un journaliste, vétéran de la guerre dans le Donbass en 2016, un combattant radical classique en lutte contre « le monde russe ». Il n’était que blessé. Ces vétérans sont très actifs et extrêmement soudés. Ils se soutiennent dans les affaires et représentent une force tellement puissante dans la société ukrainienne que le gouvernement a été obligé de créer un ministère des Vétérans en 2018. Et ils sont capables de transformer la rue en champ de bataille contre un bureau de change situé entre un poste de la police municipale et un siège des Services secrets de sécurité ukrainiens ! (1)

Et les différentes églises orthodoxes sont déjà dans la bataille

Derrière la bibliothèque d’un petit village, où Kourkov a donné une conférence, se dressent un couvent et une énorme cathédrale qui appartiennent à l’Église orthodoxe russe, bâtis sur le territoire du patriarcat de Moscou. Après sa conférence, Kourkov visite le couvent et la cathédrale avec un historien de la région. Dans l’église, il est frappé par un grand portrait du dernier tsar de Russie Nicolas II. « Qu’est-ce qu’il fait ici ? » demande-t-il. L’historien lui explique que le tsar, sur le chemin d’Odessa, est passé par là pour voir une icône miraculeuse de la Vierge Marie. « Et où se trouve cette icône ? » « Elle est cachée chez les nonnes qui ne la sortent qu’une fois par an pour la fête de la paroisse et la cachent de nouveau » lui répond l’historien. « Et jusqu’à très récemment, il y avait deux portraits du tsar, l’un à l’église, l’autre à la bibliothèque », précise-t-il.

Dans les églises ukrainiennes soumises au patriarcat de Moscou, la messe commence toujours en souhaitant une bonne santé à Kirill, patriarche de toutes les Russies et proche de Poutine. Plus de 12’000 paroisses ukrainiennes le font. Ce chiffre était encore plus élevé auparavant, mais, depuis 2018, plus de 500 églises sont passées dans le giron du patriarcat de Kiev, l’église orthodoxe autocéphale ukrainienne. Et l’Église gréco-catholique ukrainienne interdite à l’époque soviétique existe de nouveau. Les églises soumises au patriarcat de Moscou ont aussi joué un rôle politique direct lors des élections présidentielles de 2004 et 2010 : les prêtres ont appelé leurs paroissiens à voter pour le candidat pro-russe dans leurs sermons. Et depuis 2014, ils refusent d’enterrer les soldats ukrainiens dans le Dombass où aucune paroisse n’est passée au patriarcat de Kiev.

Dans cette lutte au sein des églises orthodoxes, le président Zelensky a promulgué, il y a un an,  une loi sur les aumôniers militaires. Pour la première fois, l’armée ukrainienne s’est dotée de prêtres et de lieux de cultes. Mais la loi indique que les prêtres ne peuvent pas être recrutés parmi les fidèles du patriarcat de Moscou. C’est important, précise Kourkov, car si la plupart des soldats sont agnostiques ou athées au moment où ils commencent leur service militaire, bon nombre d’entre eux sont devenus croyants lorsqu’ils rentrent de la guerre. Et ils rejoignent l’Église orthodoxe ukrainienne ou l’Église gréco-catholique ukrainienne qui existe de nouveau. (1)

Dès le début de la guerre, les livres font partie des victimes

Dès le début de la guerre, dans les territoires occupés où les Russes exercent leur pouvoir, de nombreuses bibliothèques n’ont pas été détruites par les bombardements. Celle de Donetsk a été rebaptisée de nom de Nadejda Kroupskaïa, l’épouse de Lénine. Tous les livres identifiés comme soi-disant « extrémistes », c’est-à-dire publiés depuis l’indépendance de l’Ukraine en 1991, peuvent être détruits. Face à ces décisions, l’Institut du livre ukrainien sous l’égide du ministère de la Culture, a proposé une contre-offensive : pour lutter contre la sévère pénurie de papier qui entrave les publications dans le pays, il n’y a qu’à retirer les quelques 100 millions de livres soviétiques disponibles dans les bibliothèques des territoires non occupés et les recycler. Ça facilitera l’impression de quelques millions de livres ukrainiens. La responsable du ministère propose aussi que les œuvres de Dostoïevski et de Pouchkine ne soient accessibles que dans les bibliothèques universitaires pour que les étudiants puissent étudier l’idéologie messianique des classiques russes et leur influence sur l’émergence du complexe de supériorité russe. (2)

Mais Kourkov n’a pas perdu son humour

Dans un court épilogue Kourkov clôt ce premier volume du « Journal » en écrivant ceci : « Les Ukrainiens nourrissent une tendresse étonnante pour les cultures et sagesses orientales. Quelque part dans les années 1970, une ferveur particulière est même née autour de la culture japonaise, et notamment des samouraïs. Encore aujourd’hui, il arrive de temps en temps qu’un proverbe attribué aux samouraïs  surgisse dans la conversation : « Si tu restes assis très longtemps au bord de la rivière, tu verras tôt ou tard le cadavre de ton ennemi descendre le courant ». Je ne sais pas si c’est vraiment un proverbe au Japon, mais en Ukraine, on y reste très attaché. Et il s’engage à continuer à tenir ce journal et espère le partager avec nous aussi longtemps que la lutte pour la liberté durera. (3)

Andrey Kurkov « Diary of an Invasion », first published in Great Britain in 2022 by Mountain Leopard Press. £ 16.99

https://www.mountainleopard.press/books/diary-of-an-invasion

https://www.rnz.co.nz/audio/player?audio_id=2018878418

Andreï Koukov « Journal d’une invasion ». Publié en français aux Editions Noir sur Blanc, Lausanne, Suisse en 2023. Traduit de l’anglais par Johann Bihr. 22 €

Certains textes ont été publiés en anglais, en italien ou en norvégien par différents médias.

Le livre s’ouvre sur une  très utile carte de l’Ukraine sur laquelle figurent toutes villes et villages dont parle Kourkov dans son Journal.

  • Tiré de « Trois champs de bataille ukrainiens : la rue, la bibliothèque et l’église », texte daté du 11 février 2022, pp. 55 à 61. Treize jours avant le début de la guerre.
  • Tiré de «Gin sans tonic », texte daté du 28 mai 2022, pp. 213- 215. Trois mois après le début de la guerre le 24 février 2022.
  • Tiré de « Épilogue », juillet 2022, p. 248.

 

Eliane Perrin
Junho, 2023

Fotos de Minnie Freudenthal e Manuel Rosário

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Escrito por

Dr. en sociologie, Eliane Perrin a été professeure et chercheuse en socio-anthropologie du corps et de la santé et en sociologie du sport aux Universités de Nice (France) et de Genève et de Lausanne (Suisse). Elle est à la retraite.

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