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Andrei Kourkov

Les romans d’Andreï Kourkov pour comprendre la guerre en Ukraine

Il s’appelle Andreï Kourkov. Il écrit des romans extraordinaires dans un langage très simple, pleins d’humour et de malice, réalistes et oniriques, tristes et joyeux. C’est ce que j’ai lu de mieux pour comprendre ce qui se passe depuis plus de 25 ans dans la vie quotidienne en Ukraine. Et ce qui s’y passe aujourd’hui.

On le sait, toute la complexité de la vie quotidienne en temps de paix disparaît au premier coup de canon, aux premiers tirs de kalachnikovs. Ça n’est plus le moment de chercher à comprendre quoique ce soit. Il n’y a plus que deux camps. il faut choisir le sien. Se battre pour sauver sa peau. Parfois plus largement pour sauver sa liberté et celle des autres.

Paradoxalement, dès que la guerre est engagée, les médias consacrent des heures à égrainer le nombre de morts et de blessés civils et militaires. De réfugiés fuyant sous les bombes. Des heures à interviewer des spécialistes en sciences politiques, des experts en géostratégie, des militaires hauts-gradés, des petits Machiavel qui se disputent entre eux en faisant des schémas sur des cartes. Ils évitent soigneusement d’aborder les raisons et l’absurdité de ces massacres. Nous ne comprenons ni pourquoi ni comment ces horreurs sont possibles. Ça n’est tout au plus que la revanche de la guerre précédente. Et comme au foot, après un match aller, c’est normal qu’il y ait un match retour…

Les romans d’Andreï Kourkov parlent de la guerre avant la guerre, de la guerre en temps de pseudo paix, de la guerre qui se prépare à bas bruit. On la sent venir et on fait semblant de rien. On rejette l’idée de guerre en acceptant celle de destin. On navigue dans une réalité trouble et surprenante, complexe et contradictoire. On comprend comment ça se mijote. Comme le bortch, ce ragoût ukrainien de cèpes, de haricots et de tendres morceaux de veau.

Andreï Kourkov n’est pas un Russe

Andreï Kourkov a 61 ans. Il est né le 23 avril 1961 près de Leningrad (aujourd’hui Saint-Pétersbourg), dans une famille russe qui part vivre à Kiev lorsqu’il a deux ans. Il grandit en Ukraine. En 1983, il termine ses études à l’Institut d’Etat de pédagogie des langues étrangères. Doué pour les langues, il en parle neuf dont le russe et l’ukrainien. Il devient rédacteur et caméraman. Il débute sa carrière littéraire pendant son service militaire : il est gardien de prison à Odessa, un emploi idéal pour écrire…

Dans les années 1990, il rencontre celle qui deviendra son épouse, Elisabeth, d’origine anglaise. Ils ont trois enfants, Gabriela, Téo et Anton quelques années plus tard.

Il écrit en russe comme beaucoup d’écrivains et de poètes ukrainiens. Comme Gogol, écrivain russe d’origine ukrainienne, auteur du Nez, du Journal d’un fou, des Âmes mortes, etc. auquel il se réfère fréquemment. Mais il n’est pas « un Russe » comme il le précise dans son Journal de Maïdan en 2014: « Je suis russe moi aussi, après tout, citoyen ethniquement russe d’Ukraine. Mais je ne suis pas « un Russe », car je n’ai aucun rapport avec la Russie, avec sa politique, je n’ai pas la citoyenneté russe et je ne veux pas l’avoir ».

Il publie un premier roman en 1991, quand l’URSS s’effondre et que l’Ukraine devient indépendante, ce qui le réjouit. Puis un deuxième en 1993, Le Monde de Bickford, nominé à Moscou pour le Booker Prize par un jury anglais et russe.

Le Pingouin, premier grand succès

C’est avec Le Pingouin, son troisième roman publié en 1996, qu’il atteint un très large public. Son style très direct est dominé par une idée très simple qui contribue à tendre imperceptiblement l’atmosphère : moins il en dit, moins il prend de risques. Dire peut être dangereux. À nous de voir, d’imaginer ce qui peut bien se cache derrière ce minimum de faits et gestes. Les deux personnages principaux sont un pingouin, Micha, et un journaliste, Victor. Micha a atterri chez Victor il y a un an. Victor n’a pas de chance avec les femmes. Elles viennent vivre quelques temps chez lui et le quittent sans raison. Il n’a jamais compris pourquoi. La dernière vient de le quitter quand le zoo de Kiev, en faillite, offre ses pensionnaires affamés à qui veut bien les entretenir. Se sentant très seul, il remplace sa petite amie par un pingouin.

Victor se définit comme « un écrivain enlisé entre journalisme et prose médiocre. Ce qu’il réussit le mieux, ce sont les courtes nouvelles. Très courtes. Tellement courtes que même si on les lui payait, il ne pourrait pas en vivre ». Effectivement il n’y arrive pas. Encore moins avec ce pingouin qui ne mange que du merlu ! Il faut qu’il gagne plus de fric.

Il propose une de ses courtes nouvelles à un nouveau magazine qui la refuse. Mais le rédacteur en chef a une idée : il pourrait écrire de courtes nécrologies portant sur des gens connus encore vivants ! Des députés, des criminels, des artistes. Des nécrologies telles qu’on n’en a encore jamais vues au sujet d’un mort. Pour un bon salaire. Sous un pseudo, bien sûr. Ça pourrait être dangereux. Seul le rédacteur en chef aurait le registre des noms des personnes ayant une nécrologie avant leur mort. Victor adore cette idée : c’est un jeu formidable ! Il accepte.

En 6 pages d’un livre qui en compte 272, Kourkov nous embarque dans une suite d’aventures édifiantes et rocambolesques, dans un jeu qui va mal tourner, révélant à quel point la société ukrainienne est gangrenée par les mafias, la corruption, la faim et la misère.

Les pingouins n’ont jamais froid ou le Pingouin en Tchétchénie  

Les Pingouins n’ont jamais froid paraît en 2002, six ans après Le Pingouin.  Entre ces deux romans, il y a eu la première guerre entre la Fédération de Russie et la Tchétchénie (décembre 1994 – août 1996). Elle s’est conclue par la victoire des Tchéchènes en laissant entre 80 000 et 100 000 morts civils.  La deuxième guerre en Tchétchénie a commencé depuis trois ans (août 1999) et se terminera sept ans plus tard, en février 2009, par la victoire de la Fédération de Russie. 100 000 à 300 000 civils sont morts. Ces massacres ont été qualifiés d’extermination partielle ou de génocide.

À la fin du Pingouin, Victor avait pris la place réservée à Micha, son pingouin, pour sauver sa peau. Son projet était de ramener Micha chez les siens, les manchots royaux. Victor se retrouve en Antarctique, à Ushuaïa. Mais il constate que les manchots y sont tout petits, comme des jouets comparés à Micha. Erreur, ces pingouins sont d’une autre espèce, celle des manchots Adélie !

La vie à Ushuaïa est glaciale, sinistre. Il est urgent de rentrer mais Victor n’a pas un sou. Il rencontre un banquier russe, planqué lui aussi pour échapper à une mafia. Il est en train de mourir empoisonné et lui propose son ticket de retour pour Kiev contre un service : remettre une lettre à sa femme ainsi que sa carte de crédit. Pour retrouver Micha, Victor est prêt à tout ! Il accepte.

A Kiev, Micha a disparu d’une clinique pour animaux endettée pour trafic illégal de vodka. Le pingouin a été enlevé par un oligarque qui, pour se rembourser, le détient dans son zoo privé à Moscou. Comment  y aller ? Victor tombe par hasard sur un politicien véreux, candidat aux élections à Kiev, qui lui propose de le financer pour racheter son pingouin contre l’élaboration d’un programme électoral populiste gagnant. Marché conclu ! Puis départ à Moscou. Pas de chance : l’oligarque et Micha n’y sont plus. Ils sont en Tchétchénie. Il y va. On l’amène non pas sur le front des atrocités militaires, mais dans les coulisses de la guerre en Tchétchénie, un crématoire, le but final étant de faire disparaître les corps. Il va retrouver Micha.

C’est ainsi qu’ Andreï Kourkov aborde, dans son sixième roman, avec un humour noir et son amour pour un pingouin les atrocités de cette guerre, prémonitoire de celle d’aujourd’hui en Ukraine.

Le Journal de Maïdan, confusion, colère et début de la guerre

Le Journal de Maïdan paraît en 2014, douze ans après Les Pingouins n’ont jamais froid. Entretemps l’Ukraine a fait la « Révolution orange » qui a duré 2 mois, de novembre 2004 à janvier 2005. Cette révolution a marqué le début de l’espoir de rapprochement de l’Ukraine avec l’OTAN et l’Union européenne.

Andreï Kourkov tient son Journal de Maïdan, chaque jour, du 21 novembre 2013 au 24 avril 2014. Il couvre ce qu’on a appelé l’Euromaïdan, des manifestations pro-européennes sur la Place de l’Indépendance à Kiev pendant la durée des pourparlers entre le président Viktor Ianoukovytch et Vladimir Poutine sur un rapprochement entre l’Ukraine et l’Europe jusqu’à l’annonce qu’ils n’ont abouti à rien le18 février 2014. Les manifestations sur Maïdan continuent de plus belle. Le 20 février, une tentative de vider la place par la police fait 82 morts et 622 blessés. Elles perdurent jusqu’à la fuite et la destitution du président Ianoukovytch le 22 février après son annonce d’élections anticipées et d’un retour à la Constitution de 2004.

Simultanément l’armée russe annexe la Crimée le 20 février. Le 11 mars, le parlement de Crimée déclare l’indépendance de la république autonome de Crimée qui réunit la république autonome de Crimée et de Sébastopol. Le 18 mars, suite à un référendum tenu le 16 mars, le gouvernement russe annonce que la république de Crimée (l’ancienne république autonome de Crimée et la ville de Sébastopol, anciennement ukrainiennes), font de nouveau partie de la fédération de Russie.

Dans son introduction au Journal de Maïdan écrit à chaud et paru en juin 2014, on sent Kourkov très en colère et tout aussi pessimiste. Il termine le premier chapitre en écrivant : « Chez nous, tout est plus simple et plus triste. Nous voilà à nouveau privés d’avenir ».

Et il termine ainsi son texte d’introduction, écrit a posteriori : « Durant tout ce temps, la vie continuait, pas une fois elle ne s’est arrêtée. Et cette vie, je l’ai consignée presque chaque jour pour tenter aujourd’hui de vous la raconter en détail. Une vie en temps de révolution, une vie en attente d’une guerre qui, à l’heure où j’écris ces lignes, paraît terriblement proche, plus proche que jamais. » En réalité, c’est le début de la guerre actuelle qui dure déjà depuis 8 ans à bas bruit.

Ce Journal, contrairement à ses romans, est difficile à lire tant il témoigne de l’énorme confusion entre des groupes et des organisations multiples, différentes et mouvantes.

Les Abeilles grises, victimes de la guerre du Donbass à la Crimée

Son dernier roman, Les Abeilles grises, paru en 2019, commence dans un village de la « zone grise », la région minière de Donetsk, zone située entre l’armée ukrainienne et l’armée russe au sud-est du pays. « C’était calme à présent ici ! Depuis deux semaines déjà. Pour le moment on ne se tirait plus les uns sur les autres ! Peut-être en avait-on assez ? Peut-être économisait-on obus et cartouches pour plus tard ? » Telle est l’atmosphère décrite par Kourkov au début du livre.

Dans ce village traversé par deux rues, la rue Lénine et la rue Chevtchenko (nom d’un poète, peintre et militant ukrainien contre le tsar Nicolas 1er au 19ème siècle), tout le monde est parti sauf deux hommes qui se détestent depuis quarante ans, depuis l’école. Sergueï, ukrainien, s’occupe à temps plein de ses ruches et de ses abeilles depuis que sa femme et sa fille sont parties il y a six ans. Et Pachka, qui, suppose Sergueï, trafique avec les séparatistes pro-russes. Ils ne se parlent pas et ne se croisent pas non plus.

Un jour, Pachka frappe à sa porte. Après des mois sans électricité, elle a été rétablie pendant une demi-heure la nuit dernière, ce qui lui a permis de recharger son téléphone portable. Sergueï veux-il téléphoner à quelqu’un ? Non, Sergueï ne téléphone à personne. Mais il lui propose un thé. Surpris qu’il ait encore du thé, Pachka accepte et lui demande s’il n’a pas aussi quelque chose à bouffer. S’en suit une violente dispute entre Sergueï  et Pachka. C’est moche mais c’est mieux. Au moins ils se parlent. Ils vont lentement se rapprocher autour d’un cadavre en travers de la ligne de démarcation entre ukrainien et pro-russes. Ce cadavre fait tâche sur le blanc de la neige et personne, ni séparatistes pro-russes, ni Ukrainiens, ne viennent l’enterrer. Ça n’est pas acceptable.

Après cette plongée dans l’ambiance de ces toutes premières pages, Kourkov nous emmène dans un voyage que va entreprendre Sergueï à la fois dans ses rêves, dans ses souvenirs d’apiculteur et dans sa pratique thérapeutique, l’« apithérapie », qui consiste à faire la sieste sur ses ruches. Ça calme les nerfs et guérit toutes sortes de bobos. Même un gouverneur est venu spécialement se faire soigner chez lui. Dès l’arrivée du printemps, il décide d’emmener ses ruches dans un endroit plus calme. Il sort de sa remise sa vieille Tchetvioka verte, un break Lada 2014, y arrime sa remorque avec ses ruches et part vers le sud jusqu’en Crimée où il se propose de retrouver un collègue apiculteur, un  Tatar, rencontré dans un congrès il y a plusieurs années. Il parcourt toute cette zone au centre de la guerre déclenchée par Poutine le 24 février 2022.

Pour Kourkov, nos vies sont des petites vies comme celles des pingouins dans un zoo ou celles des abeilles dans des ruches. Les jours et les années ont l’air de se ressembler. Mais dans ces petites vies, il arrive quantités d’évènements inattendus qui les rendent significatives, voire passionnantes. Et pleines d’humour, comme ce jour du Nouvel An à minuit où un ami de Victor dit dans Le Pingouin : « Buvons pour que ça ne soit pas pire. Mieux, ça a déjà été ».

Eliane Perrin
Abril, 2022

Ses principaux livres sont aux Editions Liana Levi :

Le Pingouin, 1996
Le Caméléon, 1997
L’Ami du défunt, 2001
Les Pingouins n’ont jamais froid, 2002
Le Dernier Amour du président, 2004
Truite à la slave, 2005
Laitier de nuit, 2007
Le Jardinier d’Ochakov, 2010
Surprises de Noël, 2010
Journal de Maïdan, 2014
Le Concert posthume de Jimi Hendrix, 2015
Vilnius, Paris, Londres, 2018
Les Abeilles grises, 2022

À lire aussi :

Timothy Snyder « Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline ». Ed. Gallimard NRF, Bibliothèque des Histoires. Paris, 2012.
Timothy Snyder « Bloodlands. Europe between Hitler and Stalin. Basic Books, Perseus Books, 2010.

À voir aussi : la série ukrainienne « Serviteur du peuple », 23 épisodes, 2015.
Avec Volodomyr Zelensky, acteur principal. Il doit sa popularité et peut-être son élection à ce film. En libre accès sur ARTE TV depuis le début de la guerre.

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Escrito por

Dr. en sociologie, Eliane Perrin a été professeure et chercheuse en socio-anthropologie du corps et de la santé et en sociologie du sport aux Universités de Nice (France) et de Genève et de Lausanne (Suisse). Elle est à la retraite.

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