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Dr. Folamour

A bas la guerre, vive Stanley Kubrick

Un soir du joli mois de mai, je déprime. Découragée par tout ce qui se passe autour de nous.

Pendant ce temps, la planète continue de se réchauffer. La guerre en Ukraine y contribue à son tour. Elle va aussi multiplier les famines annoncées. Et nous ne faisons rien. Ou pas grand chose à part du vélo ou de la marche à pied, éteindre la lumière en sortant d’une pièce et jeter une petite poubelle verte au compost…

Mourir de chaud ou mourir de froid ?

Oui, il est tard et je broie du noir. J’ai faim et je n’ai plus le courage de me faire à manger… Je vais aller au bistrot du coin tenu par des amis qui me remonteront le moral avec un plat du jour.

Comme souvent, mon visage me trahit. Henriques qui tient le bistrot ce soir là, me demande : « Ça va pas ? » « Non, je suis déprimée. Le monde est devenu fou avec cette guerre en Ukraine. On va droit dans le mur. Vers une troisième guerre mondiale. Une guerre atomique. C’est le retour à Hiroshima et Nagasaki. Poutine menace de presser sur le bouton. Il menace maintenant la Lituanie de lui balancer des missiles Iskander à ogives nucléaires sous prétexte qu’elle bloque le passage de marchandises vers son enclave de Kaliningrad sur la Baltique. J’en ai marre… ».

À ma grande surprise, il me répond tranquillement : « Non, ça ne sera pas la même chose. Sais-tu ce que c’est une guerre nucléaire au 21ème siècle ? Les petites bombes nucléaires sont 800 fois plus puissantes que celles d’Hiroshima et Nagasaki. Une seule suffit pour tuer tout-de-suite 75% de la population de la planète et produire un énorme nuage noir radioactif qui fait plusieurs fois le tour du monde en cachant le soleil. Le 25% de la population qui reste meurt de froid un peu plus tard. Ça s’appelle « l’hiver nucléaire ». Je suis sidérée. Je lui réponds : « Alors on a le choix entre mourir de froid ou mourir de chaud à cause du réchauffement … ».

L’hiver nucléaire, ça existe ?

Je rentre chez moi et je tape « hiver nucléaire » sur Google. Je zigzague et je tombe sur un article du 4 avril 2022 intitulé « À quoi ressemblerait une guerre nucléaire entre la Russie et les Etats-Unis ? » Sous-titre : « Une chose est sûre, il n’y aurait pas de gagnant. » Qu’est-ce qu’on nous apprend ?

1) il est important de préciser que le monde n’est actuellement pas au bord d’une guerre nucléaire.

2) La doctrine de dissuasion nucléaire repose sur le fait que, plus les conséquences risquent d’être catastrophiques, moins les pays ennemis sont enclins à faire usage de leur arsenal atomique. Les relations entre la Russie et les USA reposent donc sur le principe de destruction mutuelle assurée, qui promet au premier agresseur d’être à son tour anéanti.

3) Cela veut aussi dire que dans le cas très improbable où la ligne rouge est franchie, un engrenage cataclysmique serait enclenché.

4) Le point le plus critique d’une guerre nucléaire se situerait sans doute juste après «une frappe nucléaire tactique», c’est-à-dire une attaque nucléaire relativement limitée, utilisée sur un champ de bataille et servant d’ultime avertissement. Cela ne veut pas dire qu’une telle attaque épargnerait les civils. En cas d’un bombardement russe de ce type sur les États-Unis, ce serait 20 millions d’américains environ qui perdraient la vie.

5) Suite à cela, l’agressé pourrait théoriquement se rendre pour éviter des dégâts supplémentaires.

6) Il est plus probable qu’il lance tous les sous-marins et bombardiers encore intacts frapper à leur tour l’agresseur. Les échanges pourraient ainsi continuer jusqu’à épuisement des stocks et faire des centaines de millions de morts, à la fois directs et à cause des retombées nucléaires.

7) «La suie générée par les incendies pourrait bloquer la lumière du soleil, potentiellement pour des décennies», explique la directrice sécurité de l’Union des scientifiques préoccupés, ce qui pourrait causer un hiver nucléaire et des famines dans le monde entier.

Anéantie par cette description apocalyptique, je me jette au lit, la tête dans l’oreiller. J’éteins la lumière et je sombre dans le noir.

Délivrée d’une terreur paralysante grâce à un film

Quelques heures plus tard, je suis réveillée par des hurlements de rire… J’écoute. Incrédule dans le noir. Je reconnais ma voix ! Les images d’un film défilent dans ma tête : celles du film « Dr Folamour »  de Stanley Kubrick ! Et j’ai une idée, une seule, sur ce qu’il faut faire d’urgence maintenant : passer et repasser ce film dans le monde entier en boucle sur toutes les TV du monde, dans tous les cinémas, sur les réseaux sociaux. Partout.

Je me lève et je prends fébrilement des notes sur un papier de peur de me rendormir et de tout oublier. Je ris des farces de mon inconscient qui est allé rechercher des images de ce film dans ma mémoire. Ces images m’ont délivrée d’une terreur paralysante. Comment se peut-il que le monde, “civilisé” ou non, subisse cette terreur et soutienne cette escalade vers une guerre atomique ? Le remède, c’est ce film et son humour dévastateur !

Je me rendors comme un ange. Le lendemain, je me réveille joyeuse à l’idée de revoir le film. Un café et une recherche sur internet. Bingo ! Je le trouve. Zut ! Il est en noir et blanc… Ça n’est pas possible. Cette nuit je l’ai vu en couleur. Je cherche ailleurs. Je vérifie. Wikipedia tranche : « Dr Folamour », sorti en 1964 est son 7ème et dernier film en noir et blanc. Le suivant, « 2001 l’Odyssée de l’espace », sorti en 1968 sera son premier film en couleur. Encore une malice de mon inconscient ! Incroyable, non ? Le noir et blanc, c’est les couleurs du passé, mort. Le technicolor, c’est les couleurs du présent, de la vie.

Qui est Stanley Kubrick ?

Kubrick est un des cinéastes majeurs du 20ème siècle. Né à New York dans le quartier du Bronx en 1928 dans une famille juive d’Europe centrale, d’une mère roumaine et d’un père austro-hongrois, il est autodidacte. Après des débuts dans la photographie, il passe au cinéma dans les années 1950. Dans ses premiers films, il fait tout lui-même : il est à la fois producteur, directeur de la photographie, scénariste, cadreur, ingénieur du son, monteur et réalisateur. Il s’inspire toujours de romans dont il travaille et retravaille sans cesse le scénario. Car c’est un perfectionniste maniaque.

Kubrick est antimilitariste. Il tourne des films violents contre l’absurdité de la violence. Son premier long métrage, « Fear and Desire » sorti en 1951, montre une troupe de soldats chargés d’éliminer une troupe ennemie dans une guerre fictive. À la fin du film, les soldats voient leurs propres visages dans ceux de leurs ennemis. C’est du pur cinéma.

En 1957, il dirige Kirk Douglas dans un film sur l’absurdité de la guerre « Paths of Glory », situé lors de la 1ère guerre mondiale. On y voit apparaître des séquences qui le caractérisent et qu’il ne cessera de perfectionner par la suite : travelling avant en caméra subjective ; travelling arrière et de mouvements de caméra sans heurt, filmés avec une des premières caméra sur roue (Dolly) pour la marche ininterrompue du colonel dans les tranchées ; travelling latéral pour la scène d’assaut du no man’s land et utilisation de la musique paradoxale. Le film fait scandale. Sous la pression des anciens combattants français et belges, le gouvernement français proteste auprès des producteurs United Artists qui décident de ne pas le distribuer. On ne le verra en France qu’en 1975, dix-huit ans plus tard.

Puis c’est « Spartacus » d’après Howard Fast sur la révolte des esclaves contre l’Empire romain, sorti en 1960, suivi de « Lolita » d’après Vladimir Nabokov sorti en 1962. Encore un film politiquement et moralement Incorrect.

Et, en 1964, ce chef-d’œuvre : « Dr Strangelove or How I learned to Stop Worrying and Love the Bomb » d’après Peter George. Le titre anglais du film, « Dr Strangelove » est plus subtil que sa traduction française « Dr Folamour ». En effet, « strange » signifie à la fois inconnu, bizarre, insolite, surprenant, étrange alors que Folamour renvoie à l’amour fou, un amour inconditionnel, ce qui n’est pas la même chose. Ce film tient aussi à la performance d’un acteur extraordinaire, Peter Sellers qui joue trois rôles entièrement différents : celui du Président des Etats Unis, à la fois intelligent, calme et ferme, qui tente d’éviter une guerre nucléaire à tout prix ; celui d’un officier britannique, adjoint du général de l’armée américaine, un paranoïaque qui a déclenché l’attaque nucléaire contre l’URSS sans aucune raison. Cet adjoint britannique, représentant les alliés des USA, veut aussi sauver le monde. Et le rôle du Dr Strangelove, un ancien scientifique nazi transféré aux États-Unis, paraplégique assis dans son fauteuil roulant, surexcité, mêlant des « Heil Hitler ! » et des « Mein Fürher » à des discours délirants.

Dr Strangelove sort deux ans après la crise des missiles à Cuba

Je me souviens comme toute ma génération de la crise des missiles à Cuba, un moment paroxystique de la guerre froide. Nous avons tous pensé que nous pourrions mourir d’une minute à l’autre pendant deux semaines, du 14 au 28 octobre 1962.

Cette crise a opposé les USA de John Fitzgerald Kennedy à l’URSS de Nikita Khrouchtchev. Une escalade militaire atomique très rapide et très violente s’est résolue mystérieusement  par un accord entre les deux parties sur une bonne nouvelle : celle de l’établissement d’un téléphone rouge entre les deux présidents. Ce téléphone rouge devait dorénavant nous protéger de toute guerre atomique.

La version officielle américaine était que l’URSS s’était retirée grâce au blocus américain déployé face aux porte-avions soviétiques. Nous apprendrons des années plus tard, quand les archives de l’URSS seront déclassifiées, que les USA avaient déployé 30 missiles atomiques Jupiter en Italie et 15 en Turquie pointés sur l’URSS en novembre 1961  Les Soviétiques avait riposté en installant des lance-missiles sur l’île de Cuba en 1962. Les deux grandes puissances se sont retirées à Cuba après un accord dont les conditions concernant les délais de retraits des lance-missiles en Italie et en Turquie devaient restés secrètes.

Quand ce qui ne peut pas arriver arrive

Kubrick n’a pas fait allusion à la crise des missiles à Cuba. Mais il l’avait vécue et retenu certaines de ses caractéristiques, dont l’existence du téléphone rouge et l’importance de la communication en général. Or, comme l’explique très bien Pierre Giuliani dans son livre sur Kubrick : « Un système de communication « pointu » ne peut pas se dérégler. Une guerre nucléaire ne peut pas arriver par accident /…/. Les généraux américains ne peuvent pas être des malades mentaux… L’effet comique global de Dr Folamour tient à cette transgression globale : ce qui ne peut pas arriver arrive. Le réalisme des décors, des machines, des appareils ne sert qu’à valider la règle comme règle, qu’à constituer cette sorte de « documentaire » politico-militaire en dureté normative. Moyennant quoi, Kubrick peut se débarrasser du souci de rappeler la nature normative de la règle qui emprisonnerait complètement le film. »

Dit de manière moins savante, le rire déclenché par le film de Kubrick tient au fait que rien ne se passe comme on nous a dit que ça devait se passer. Tout foire parce qu’un militaire haut placé paranoïaque, qui passe sa vie à préparer une guerre qui n’arrive pas, décide que c’est maintenant ; qu’un général est avec sa maîtresse et ne veut pas être dérangé ; qu’un président soviétique est complétement saoul ; et que les soviétiques chargés d’abattre tous les avions américains en rate un, qui n’est qu’en partie touché et continue à accomplir sa mission en échappant à tous les radars. Le pilote, un cow-boy texan, parvient à larguer une bombe qui va déclencher la riposte automatique détruisant toute la planète. Sur ces images d’apocalypse, on entend les chants de victoire des soldats américains à la fin de la deuxième guerre mondiale : « We will meet again » alors qu’on ne se reverra plus jamais.

Mais tout ça n’est pas grave. L’ancien nazi recyclé au Pentagone a la solution. Entre des « Mein Führer » et des « Heil Hitler », plusieurs fois interrompus par ses efforts parfois vains pour réprimer des saluts nazis rendus automatiques par sa prothèse, il explique qu’il suffit de repeupler la terre en sélectionnant des hommes grands et forts, de les emmener sous terre avec pour mission de copuler sans limites avec un fort contingent de femmes « sélectionnées pour leurs qualités hautement stimulantes » en proportion de dix femmes pour un homme, et ce pendant 100 ans. Pendant tout ce temps, pour éviter l’ennui, ils repeupleront la planète ! Où est le problème ?

Eliane Perrin
Agosto, 2022

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Escrito por

Dr. en sociologie, Eliane Perrin a été professeure et chercheuse en socio-anthropologie du corps et de la santé et en sociologie du sport aux Universités de Nice (France) et de Genève et de Lausanne (Suisse). Elle est à la retraite.

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Últimos Comentários
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    Merci Eliane pour cette promenade sur les paysages de Kubrick. C’est vrai que l’humour ma aussi sauvé beaucoup de fois…. Si jamais je reste vivante pendant un hiver nucléaire…. J’espère que l’humour ne me quittera pas . J’ai adoré revoir les photos du filme.